Marc Alexandre Oho Bambe : « Je parle du Cameroun avec toutes les émotions qui me traversent ».

Poète, slameur et écrivain, certainement l’un des plus doués de sa génération. Marc Alexandre Oho Bambè alias Capitaine Alexandre, porte sa parole de manière vivante et vibrante au plus haut sommet de la littérature francophone. Lauréat de nombreux prix dont celui de Rotary  de la langue française obtenu en  2020 pour son dernier ouvrage Les lumières d’Oudja, bien que parti explorer d’autres horizons, reste fortement attaché à ses racines. Le Cameroun demeure son centre de vibration et l’écriture un moyen pour lui de rencontrer le monde. Il n’hésite pas toutefois qu’il est sollicité à venir y  partager et à transmettre, comme il le fait ailleurs, son expérience et sa passion pour les mots et les lettres aux plus jeunes. C’était le cas tout récemment à Suza, localité située à 40 kilomètres de  Douala, sur invitation de la Fondation MAM. L’écrivain multidisciplinaire revient sur ces échanges avec la jeunesse de son  pays d’origine. Il parle de son dernier ouvrage, des thématiques qui y sont abordées et de la situation pas très reluisante des amateurs et professionnels d’arts de spectacle vivant en cette période difficile du covid-19.

Vous venez d’animer en compagnie d’autres auteurs de renom des masterclass  d’écriture à l’endroit des jeunes à Suza. En quoi consistait précisément cet exercice ?

Organisées à Suza, fabrique d’utopies portée par la Fondation MAM, les masterclass d’écriture avaient pour objectif de donner l’occasion à des jeunes vivant au Cameroun et ayant des velléités et des rêves littéraires, de se rencontrer déjà, et de partager l’expérience des auteur(e)s, romanciers, romancières, poètes, poétesses, nouvellistes invité(e)s : Hemley Boum, Anne-Sophie Stéphanini, Beata Umubyeyi Mairesse, Rodeny Saint-Eloi et moi-même, ainsi que d’autres intervenants de notre festival Jours et Nuits de la Poésie. Et la magie a agi, pendant une semaine fièvre, le jeunes ont exploré, questionné, écrit, dit, porté les mots dans leurs corps, leurs voix, dans leurs sourires, leurs larmes, sur leurs visages, elles et ils ont appris à écouter leurs voix propres, à lâcher prise et prose, et « à briser les miroirs », c’est-à-dire cesser de se regarder écrire et écrire vraiment.  C’est ce à quoi je pense, nous voulions les emmener.

Au sortir de ces échanges, quel engouement avez-vous trouvé en ces jeunes pour la littérature ?

Je les ai trouvés, comme mes camarades auteur(e)s absolument formidables, portés, habités, investis, ému(e)s et émouvant(e)s, débordant(e)s de générosité, d’enthousiasme et de talent, d’envie de réaliser leurs rêves et projets d’écriture.

Ce projet est la continuation de la Fabrique de Suza débuté en 2019 sous  l’impulsion de la galerie MAM pendant lequel une dizaine d’intellectuels et chercheurs avaient été mis en contribution pour réfléchir  sur un nouveau cadre de vie  qui pourrait correspondre aux habitants de cette localité. Aujourd’hui, c’est autour des auteurs. Pour les adeptes de la science et de la technologie, en quoi  la littérature peut-elle participer au développement et la naissance d’une société nouvelle ?

La littérature, une certaine littérature à mon sens, nous rappelle à nous-mêmes, êtres humains et de relation, capable d’élévation, de résistance, de résilience. Elle aide à prendre conscience de soi dans le monde, et du monde en soi, nous invitant à agir pour ce en quoi nous croyons, en ce qui me concerne, la liberté, la justice, la dignité, la fraternité, la sororité. Pour certains auteurs, il ne s’agit pas seulement d’écrire, mais aussi d’incarner ce que l’on écrit. Et nommer les choses, est une manière de leur donner une chance d’advenir. Les mots ont ce pouvoir, j’y crois profondément. Et m’emploie à le transmettre et le partager.

De l’arrière vers l’avant, Capitaine Alexandre, Fred Ebami, Hemley Boum et Albert Morisseau Leroy.

Plusieurs fois distingué, vous êtes, avec votre dernier prix  Rotary de la langue française obtenu en 2020 grâce à votre dernier ouvrage « Les lumières d’Oudja », parmi la nouvelle génération d’écrivain camerounais qui s’impose sur la scène de la littérature francophone. Que représentent pour vous ces prix et cette quête perpétuelle de l’excellence ?

Je ne m’attache pas aux prix, j’accueille avec honneur et humilité les distinctions que je reçois, ce sont des « accidents heureux » de mon parcours (rires), de belles reconnaissances que je dédie à ma mère veilleuse, merveilleuse femme de lettres qui m’a transmis l’amour des mots, enseignante de lettres et de philo au Collège Libermann il y a plusieurs années, et à mon père homme de culture qui était, est un exemple pour moi. Je pense à cette femme et à cet homme, quand on distingue mon travail, mais j’écris et j’écrirai toujours parce que je ne peux pas ne pas écrire. C’est mon chemin de vie, ma profession de foi.

Votre dernier ouvrage aborde  les questions migratoires à travers l’histoire émouvante d’un jeune migrant camerounais entre rêves, espoir, humiliations, tragédies et esclavage. Pourquoi le choix de cette thématique ?

Cette thématique s’est imposée à moi, l’actualité, le sujet qui revenait sans cesse me chercher, et puis la rencontre humaine, avec un puis plusieurs jeunes réfugié(e)s, en France, au Maroc et au Liban.

Que signifie partir pour vous ?

Partir signifie revenir, revenir sur ses propres traces, pour se dépasser, devenir soi-même, faire advenir ses rêves, aller voir ailleurs si on y est et réaliser qu’on peut y être aussi, parce qu’on est du monde. Partir signifie se nourrir d’altérités nouvelles, s’enrichir d’elles, les enrichir aussi de ce qu’on est. Partir signifie se sentir libre, libre de tout quitter, libre de tout retrouver, parce qu’on sait que les lieux que l’on quitte, parfois ne nous quittent jamais.

Au cours de vos multiples voyages vous vous êtes frotté à d’autres peuples,  certainement quelques fois confronté au rejet.  Avec toutes ces expériences, comment percevez le racisme aujourd’hui?

Je le perçois comme un cancer, qui gangrène notre monde.

Avec le slameur comorien Da Genius.

Qu’est-ce qui peut justifier, selon vous,  les meurtres habituels que subissent les noirs à travers   le monde (Georges Floyd aux Usa, Jao Alberto Silveira au Brésil, Cédric Chouviat en France) et des pratiques comme l’esclavage qu’on croyait d’un autre siècle et la maltraitance  dont ils font encore l’objet de nos jours dans les pays comme le Liban, le Koweït et la Lybie qui de surcroît se trouve dans le continent africain ?

Rien ne saurait le justifier, justifier serait donner crédit à l’idée qu’il y a une raison à ces tragédies mais il n’y en a pas, il n’y a aucune raison à chercher, encore moins à trouver, ni de justifications à donner, il y a des faits odieux à combattre, c’est tout.

Quel peut être le rôle des écrivains que vous êtes dans la lutte contre ces barrières très marquées entre les races et cette animosité entre les humains ?

Je ne me place pas en tant qu’écrivain à cet endroit de la lutte, mais en tant qu’homme, et père, citoyen du monde. Et mon rôle en tant qu’humain, est de dénoncer ces barrières, d’énoncer que d’autres manières de vivre sont possibles, de dire et redire que nous sommes les mêmes, que nous pleurons et sourions dans la même langue, quelle que soit la couleur de notre peau, quelle que soit notre appartenance supposée, nationale ou tribale, quel que soit le dieu que nous prions ou ne prions pas d’ailleurs, nous sommes les mêmes. Mon rôle en tant qu’humain, est de faire ma part modeste, pour participer à l’édifice du monde auquel je crois, plus juste, ou tout au moins, moins injuste. Et je n’ai pas à définir le rôle des écrivains, chaque écrivain fait avec ce qu’il ou elle est, avec son rapport propre au monde, à l’histoire, aux autres.

Ici à la Fabrique de Suza, l’ambiance était au partage

Vos ouvrages sont un mélange permanent de proses,  poésies, rythmes et d’une écriture assez imagée faite de blocs narratifs et  fragmentés. Est-ce un style que vous vous êtes forgé ou un désir de liberté?

Mon style est ma liberté, ma liberté est mon style. Je ne me regarde plus écrire, depuis plus de vingt ans j’écris juste, juste j’écris.

On observe également à travers vos œuvres un  grand attachement à vos racines qu’on perçoit à travers certains passages où vous faites revivre à vos lecteurs quelques scènes de vie de votre pays, le Cameroun que vous n’hésitez pas à fustiger de temps en temps pour ses tares et insuffisances. Comment expliquez-vous cette autoflagellation ?

Je ne l’explique pas, le Cameroun est mon pays natal, j’y suis attaché profondément, né ndé muna sawa to wèni na mala no (je suis un fils sawa partout où je vais), et je parle de ce pays avec toutes les émotions qui me traversent quand j’y pense, amour, tendresse, colère, rêve et révolte, beauté des souvenirs d’enfance au goût de mangue.

Avec la pandémie de covid-19, les arts de spectacles vivants sont confinés, ce qui a mis beaucoup d’artistes dans le désespoir. Comment vivez-vous cette situation et que faites-vous pour vous en sortir en tant qu’artiste ?

Je transforme le temps arrêté en temps augmenté, j’écris, compose de nouveaux projets, je cultive mes espoirs et je sème, je n’ai pas arrêté de travailler, ni de réfléchir, ni de penser, ni de créer. Le désespoir est un luxe que je ne me permettrai jamais.

Quel est le message en cette circonstance à l’endroit de vos confrères locaux ?

Tout peut être annulé sauf nous. C’est mon mantra. Il faut croire en soi, croire en ses rêves, et se battre pour les réaliser, se réaliser.

Après Souza, qu’elle est la prochaine destination de Marc Alexandre ?

Je rentre en France pour reprendre la tournée littéraire de mon roman nouveau « Les lumières d’Oujda » (éditions Calmann-Lévy), et travailler à mes livres prochains. Et je prévois un voyage au Maroc, à Oujda, en juin, pour la journée mondiale des réfugiés.

Entretien réalisé par Félix ÉPÉE

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