Côte d’Ivoire : Détour et symboles d’une rencontre (Gbagbo/Ouattara)

Le résident du  Petit Palais  a reçu le président, le dédouanant ainsi, à travers ce geste, de toutes les charges qui avaient  été déposées contre lui.

Le Président Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara se sont rencontrés le 27 Juillet 2021 au ‘Petit Palais.’ Un mois et demi après son retour triomphal en Côte d’Ivoire. Rencontre qualifiée d’historique dans une atmosphère ‘cordiale,’ ‘fraternelle’ et ‘détendue.’ Leur première depuis le 25 Novembre 2010. Nuit du duel électoral télévisé de 2010 avant le second tour de la présidentielle le 28 Novembre 2010. Election qui avait débouché sur une crise meurtrière dû au refus de Ouattara de reconnaître la victoire de Gbagbo. Cette rencontre n’était pas seulement riche en couleurs et émotions, mais surtout en symboles.

Deux visions de la Côte d’Ivoire

Cette rencontre du 27 juillet a mis en exergue une fois encore le ‘candidat du peuple’ face au ‘candidat de l’étranger.’ Et non le ‘candidat étranger’ comme les media-manipulateurs occidentaux ont fait avaler aux esprits non-avertis pendant la campagne présidentielle de 2010. Les deux délégations de ce 27 Juillet ont présenté deux visages. Donc, deux visions de la Côte d’Ivoire.

Une délégation étrangère—Celle de Ouattara. Composée de Adama Bictogo (père et mère Burkinabè comme Ouattara), Directeur Exécutif du RDR. Cissé Bakongo (Burkinabé-Ivoirien), Député RDR et Maire de Koumassi. L’un des tripatouilleurs de la constitution pour le 3è mandat de Ouattara. Fidèle Sarasoro (Nordiste-Ivoirien) et Abdouramane Cissé, SG de la Présidence.

Du côté de Gbagbo, on retrouve Hubert Oulaye (Wé), dont la présence consistait à ramener à la mémoire criminelle de Ouattara le génocide Wé perpétré à Duekoué, Carrefour, et Nahibly. Armand Georges Ouégnin, nouveau député de Yopougon, Vice-Président de l’Assemblée Nationale, représente l’ouverture de Gbagbo au PDCI-RDA et aux fils/filles du pays. Assoa Adou (Akan de l’Est), SG du FPI. Cette configuration donne une idée de ce que Gbagbo a de la démocratie. Il l’exprime en ces termes. ‘La démocratie ça veut dire qu’on n’est pas d’accord.’ Mais qu’ensemble, les Ivoiriens sont capables de construire leur pays malgré leurs contradictions.

Maîtres des lieux

Gbagbo est arrivé à la rencontre dans une chemise blanche brodée à la poitrine à la verticale du motif du ‘tabouret Baoulé’—Symbole de puissance et attribut de pouvoir en pays Akan. L’architecture du Palais Présidentiel Ivoirien conçue par Houphouët Boigny a aussi la forme du ‘tabouret Baoulé.’ Il affirmait par ce symbole-architectural sa puissance. D’ailleurs, il y passera 33 ans.

Paré de ce symbole, Gbagbo retrouvait son Palais. Ceci se comprend dans un documentaire réalisé en partie dans son avion de retour en côte d’Ivoire le 17 Juin 2021. ‘Certains ont décidé de mettre Ouattara au pouvoir. Mais pour le mettre au pouvoir, il faut que la place soit vide! Donc de me dégager.’ Le disant, il confirmait ce que Nicolas Sarkozy quelques années plutôt, commentant l’intervention au Mali et en Centrafrique de François Hollande, confia à Nathalie Schuck et Frédéric Gerschel.

Il ne s’arrête pas là. Pour être précis, il déclare. ‘Mais moi, je me considère comme celui qui a gagné l’élection présidentielle de 2010. Ça c’est évident.’ Coupant de ce fait la tête de l’hydre que constitue le débat interminable sur le véritable vainqueur de la présidentielle de 2010. Mettant aussi ainsi au défi ceux qui ont refusé le recomptage des voix qui aurait évité de plonger la Côte d’Ivoire dans la profondeur des ténèbres.

Après la brève-conférence de presse concluant cette rencontre, c’est Gbagbo qui a pris Ouattara par la main comme le véritable maître des lieux pour le faire rentrer au Palais. Une leçon de vie à Ouattara qui, le 18 Février 2011sur TCI, caquetait arrogamment au Golf Hôtel que ‘Laurent Gbagbo est fini.’  Une leçon politique qui, par ce symbole, remet en cause la légalité de Ouattara.

Chef de file des prisonniers

Laurent Gbagbo qui a sa façon de se positionner, de gérer le métronome et les événements, s’est aussi positionner en ‘chef de file’ des prisonniers. ‘J’étais leur chef de file et moi je suis dehors aujourd’hui. Eux, ils sont en prison.’ Avait-il déclaré à la presse à l’issue de sa rencontre avec Alassane Ouattara. Avant de poursuivre qu’il ‘aimerait’ que Ouattara ‘fasse tout ce qu’il peut pour les libérer.’ A cet effet, il lui avait remis une liste de 110 prisonniers. Parmi lesquels 29 détenus depuis 2011 qui n’ont pas bénéficié de l’amnistie d’Août 2018. Mais également des personnes arrêtées en 2019 lors des crises politiques. A ces prisonniers s’ajoutaient ceux qui avaient été appréhendés lors de la contestation du troisième mandat de Ouattara en Octobre 2020. Sur cette liste se trouvaient aussi les pro-Soro, dont son bras droit Kamaraté Souleymane alias Soul-to-Soul, récemment condamné à 20 ans de prison. Enfin, 6 personnes arrêtées le 17 Juin 2021 en marge de son retour en Côte d’Ivoire. Gbagbo n’aurait pas exercé cette pression douce publique si Ouattara l’avait laissé rendre visite aux prisonniers comme il l’avait sollicité.

Comme lors de sa rencontre avec Konan Bédié, l’homme était l’objet d’attraction.

En demandant la libération des prisonniers de tout bord, Gbagbo s’est positionné aussi en chef de file de l’opposition. La preuve qu’il est revenu pour reprendre ses activités politiques. Le choix de son QG de campagne pour sa première déclaration donnait déjà le ton. ‘C’est la preuve que Gbagbo est revenu avec l’intention de reprendre le combat là où il l’a laissé. Etre dans le QG de campagne, le projette à nouveau dans la lutte pour la reconquête du pouvoir. C’est un lieu symbolique pour lui. Et c’est le symbole de la bataille de la présidentielle 2010.’ Avait observé un député du PDCI-RDA. Un extrait de son discours de ce soir de retour indiquait qu’il allait prendre place dans l’arène politique. ‘Je suis votre soldat, je suis mobilisé.’ Avait-il déclaré. A Daoukro, il affirma qu’il ne peut pas rencontrer le Président Bédié sans parler de politique. Avant sa rencontre avec le Sphinx, il manifesta cette intention dans une interview. ‘En Afrique, les partis quand ils arrivent au pouvoir, ont la tentation d’être des partis uniques. Donc le combat continue.’ Avait-il déclaré les yeux scintillants.

Ouattara 83e témoin de la CPI

‘Le président Laurent Gbagbo a accepté de s’humilier pour sauver la Côte d’Ivoire en signant l’accord de Marcoussis. La population n’était pas d’accord mais le président l’a fait pour l’intérêt du pays. Le pays avait été attaqué par des assaillants venus faire un coup d’Etat.’ Avait déclaré Sam Mohamed Jichi dit Sam l’Africain—‘insider,’ témoin P.44 devenu P. 625. Le 5e à témoigner à la CPI.  Ce témoin à charge avait innové en témoignant à visage découvert dans ce procès démarré le 28 Janvier 2016. Pendant une semaine, il dérouta Eric Mac Donald, le Substitut de la Procureure Fatou Bensouda.

Rappelant ce que le Président Gbagbo fit pour ‘sauver’ sa mère lorsqu’il avait été informé qu’elle était malade, il dit. ‘Il s’est levé comme un homme qui était sensible à ce qui m’arrivait, et automatiquement, il a donné l’ordre à son médecin, qui s’appelait Dr. Blé, de rentrer en contact urgemment avec mon frère et de faire partir une ambulance pour prendre ma mère et aller la sauver. Ça été fait en moins de 10 minutes. On l’a amenée au plus grand hôpital d’Abidjan, à PISAM, et elle a été sauvée. Tout le temps qu’elle était là-bas, c’est lui qui s’est occupé d’elle. Je ne vais jamais oublier ça. Jamais.’

Ouattara serait-il en proie aux repenties?

Ouattara le 27 Juillet 2021 s’est constitué en 83e témoin à charge contre Gbagbo. Mais un témoin devenu un soutien décisif pour la défense au procès Gbagbo. Preuve en est, ses propos. ‘Lorsque j’ai perdu ma mère, Laurent [alors Président de la République] a facilité mon retour pour que je puisse prendre en charge les funérailles de ma mère. C’est quelque chose que je ne pourrai jamais oublier. Je sais comment c’est douloureux, ces moments et je voudrais encore une fois de plus lui réitérer mes condoléances.’ A déclaré Alassane Ouattara.

Eric Mac Donald où qu’il se trouve doit se dire que Ouattara a ‘perdu la mémoire.’ En même temps, il doit bénir Dieu de n’avoir pas eu cet autre ‘témoin hostile’ dans le box des accusés. Il n’aura plus à dire, ‘Je ne sais pas si on a affaire à un témoin hostile dont il faut rafraîchir la mémoire’ sur ce qu’il a dit quelques années plutôt.

Confession de Ouattara

Ouattara en rencontrant Gbagbo, le ‘braqueur(?)’ de la BCEAO s’est comporté exactement comme tous les témoins qu’ils avaient envoyés à la CPI pour le charger. Tous, face à l’accusé sont tombés sous son charme. Fascinés, ils l’avaient tous ou presque dédouané. Ils voulaient tous le saluer ou l’embrasser. Exactement ce que Ouattara a fait. Une rencontre qui annule par elle-même les 20 ans de condamnation qu’ils ont arbitrairement infligé à Gbagbo pour la casse(?) de la BCEAO. ‘Ce n’est pas un criminel, je veux que tout le monde le sache.’ Ouattara a fait siens ces propos de Sam l’Africain.

Empruntant toujours à Sam, il a du se dire, ‘c’est vrai, il y a eu la crise, il y a eu des morts, c’est vrai; mais ce n’est pas planifie, c’était dans une crise.’ Pour dédouaner Gbagbo, sa conscience lui a sûrement fait dire à ses collaborateurs agités que ‘durant la crise, il y a eu des morts, mais cela n’a pas été planifié, c’était dans le désordre.’ Marchant ainsi sur les pas de Sam Jichi qui avait fait cette déclaration à la barre à la CPI. Mais Ouattara est trop arrogant pour avouer que Gbagbo qu’il ‘connaît a toujours lutté pour la souveraineté totale de la Côte d’Ivoire.’ Comme l’avait souligné Jichi. Et pas assez courageux pour mettre en cause la communauté internationale en avouant que c’est pour cette raison que ‘Gbagbo s’est retrouvé à la CPI.’

En définitive, lors de cette rencontre, le résident a reçu le Président.

Feumba Samen

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